Depuis quelques étés, je bois mon café du matin dans une des six tasses Royal Doulton offertes par des collègues d'une mission précédente. La paroi est suffisamment épaisse pour garder la chaleur longtemps ; les motifs variés et faussement « à la main » donnent une impression de qualité. Le matin, les pieds sur le lino de la cuisine, devant ma cafetière, je n'attends qu'une seule chose : que la tasse soit pleine pour chauffer mes mains contre ses bords larges. Je m'entends décrire tout ça et je mesure le kitsch de la scène — l'homme pensif à la tasse chaude, savamment décoiffé par son oreiller… on frôle la publicité pour une banque mutualiste. J'assume, parce que c'est précisément de désir qu'il va être question.

Deux imaginaires se disputent l'avenir, et ils se reconnaissent au toucher. Le premier est lisse et minéral : marbre blanc, aluminium brossé, verre bord à bord, ces rendus de « maison de demain » où rien ne dépasse, rien ne vieillit, rien ne garde trace — le futur qu'on nous projette a la peau d'un smartphone, tendue, froide, sans pores. Le second est organique et se patine : le bois qui fonce là où la main se pose, la chaux qui boit la lumière du soir, la céramique qui s'ébrèche et continue de servir. L'un promet l'immortalité des surfaces. L'autre accepte que les choses portent la marque du temps — c'est à peu près ce que le Japon nomme wabi-sabi, la beauté de l'imparfait et de l'usé, et je n'ai rien trouvé de plus juste depuis que j'ai croisé le mot.

Deux compagnons m'aident à comprendre pourquoi ça me travaille. L'architecte Juhani Pallasmaa remarque que nous concevons désormais pour l'œil et presque jamais pour la main — or on n'habite pas un lieu avec les yeux. La biophilie décrite par Edward O. Wilson dit la même chose par un autre chemin : nous sommes attirés par le vivant et par ce qui lui ressemble, jusque dans nos matériaux.

Or les imaginaires précèdent les transitions. On ne se met pas en route vers un futur qu'on n'a pas envie d'habiter. Et je constate que les futurs qu'on me montre — dans les keynotes, dans les rendus d'agences d'architecture, dans mes propres livrables, car j'en produis — appartiennent massivement au premier camp. J'ai passé quinze ans à pousser des pixels sur du verre, et j'aime sincèrement ces surfaces impeccables. Mais je note un détail : dans ces images de demain, on ne voit jamais personne poser une tasse qui laisse un rond.

Ici, je dois poser ma carte sur la table, parce que c'est l'endroit où mon raisonnement coince. Ce clivage est d'abord esthétique, pas écologique. L'aluminium que j'accuse de froideur se recycle presque à l'infini ; la cuisson de mon bol a englouti une belle quantité d'énergie ; la chaux que je trouve si douce émet du CO2 en se décarbonatant ; et le « retour à la terre » est lui aussi un récit qu'on me vend, avec ses retraites de poterie à 400€ le week-end. Quant au smartphone glacé que je malmène depuis trois ans, c'est l'outil du lien le plus massif de l'histoire humaine — c'est avec lui que j'appelle ma mère. Mon argument n'est donc pas un bilan carbone, je refuse de le déguiser ainsi.

C'est un argument de désirabilité : je ne prouve pas que la terre cuite sauvera quoi que ce soit, je constate qu'elle me donne envie de demain. La tasse survivra probablement à mes quatre prochains téléphones, je glisse ça ici en passant.

Et c'est là que mon métier entre en scène, un peu gêné. Le design est la fabrique de la désirabilité : c'est nous qui donnons leur peau aux objets, leur lumière aux images, leur texture aux avenirs. La question n'est pas de savoir si nous fabriquons du désir — nous ne faisons que ça. La question est : au service de quel avenir le fabriquons-nous ?

Alors je vous pose la question qui me reste : de quelles matières, de quelles textures avons-nous besoin pour avoir envie de demain — et qui est en train de les choisir à notre place ?