Jeudi dernier, une salle de réunion, la lumière tamisée d’une présentation. La slide était épurée, avec un « 10 » bleu en gros caractères : « jusqu'à dix heures gagnées par semaine et par personne ». Autour de la table, des hochements de tête. Quelqu'un a demandé le prix des licences, quelqu'un d'autre le calendrier de déploiement. Personne n'a demandé : gagnées pour quoi.

J'aurais pu poser la question. Je ne l'ai pas fait. Il faut dire que je suis mal placé pour jouer les sceptiques : j'utilise ces outils tous les jours. Je constate le gain, très concrètement : des tâches qui me prenaient une matinée tiennent maintenant dans une heure. Ce billet serait malhonnête s'il ne commençait pas par là. Le temps gagné existe. La question est : « Qu'est-ce qu'il devient ? ».

Or l'histoire a déjà répondu à cette question, plusieurs fois, et toujours de la même manière. William Stanley Jevons, économiste, l'a observé dès 1865 : à mesure que les machines à vapeur devenaient plus efficaces, l'Angleterre ne brûlait pas moins de charbon. Elle en brûlait davantage. L'efficacité ne réduit pas la consommation d'une ressource ; elle l'invite. En 1930, Keynes prédisait pour ses petits-enfants une semaine de quinze heures, rendue possible par un siècle de gains de productivité. Nous sommes ses petits-enfants.

Les objets du quotidien racontent la même histoire, sans avoir besoin d'économistes. Le lave-linge n'a pas rendu d'heures aux foyers : il a relevé le standard de propreté, et on s'est mis à laver plus, plus souvent, plus blanc. L'e-mail n'a pas raccourci la journée de travail : il a multiplié les échanges jusqu'à occuper tout l'espace qu'il venait de créer. À chaque fois, le gain a été réel, mesurable, indiscutable. À chaque fois il a été réinvesti dans la production, jamais rendu en temps de vivre.

Nous savons gagner du temps ; nous n'avons jamais appris à le garder.

Je le vérifie déjà dans mon propre corps. Depuis que ces outils font partie de mes journées, je produis plus, et le soir, mes yeux sont plus fatigués que mes mains. La fatigue n'a pas diminué, elle a changé de texture : moins d'exécution, plus de vigilance. Relire, vérifier, arbitrer, superviser ce qui a été produit vite. Les heures gagnées sur la rédaction sont devenues des livrables supplémentaires, et les livrables supplémentaires sont devenus le nouveau rythme normal. Personne ne me l'a imposé. C'est peut-être le point le plus important : personne ne me l'a imposé.

On remarquera d'ailleurs un détail dans la formulation de la promesse : les heures sont gagnées « par personne », mais elles ne sont rendues à personne. Le chiffre est calculé à l'échelle de l'individu et récolté à l'échelle du flux. Entre les deux, il n'y a pas de vol. Il n'y a qu'une absence de décision, ce qui produit le même résultat sans que quiconque ait rien à se reprocher.

Sauf que rien de tout cela n'est une loi de la nature. Jevons décrit une pente, pas une fatalité. Le charbon, le lave-linge et l'e-mail ont un point commun : la destination du temps gagné a toujours été constatée après coup, jamais décidée avant. Aucune organisation n'a écrit noir sur blanc, avant de déployer l'outil, ce que deviendraient les heures libérées. Alors elles sont allées là où va tout ce qui n'a pas de destination : dans le flux. Il reste donc une porte ouverte, étroite mais réelle : décider avant. Écrire la destination du temps dans le même document que le calcul du gain. Décider, par exemple, que sur dix heures gagnées, deux iront à la formation, ou à la relecture qu'on ne fait jamais, ou aux clients qu'on n'appelle plus. La réponse importe moins que l'existence de la ligne.

Je dessine une partie des outils de cette accélération, et je peux en témoigner de l'intérieur : dans aucun brief qu'on m'a confié, la ligne « usage du temps libéré » n'a figuré. On y trouve le nombre d'utilisateurs, les cas d'usage, les gains attendus. Jamais ce que les gens feront des heures rendues. Ce n'est le manquement de personne en particulier ; c'est un angle mort si bien partagé qu'il ne porte aucun nom dans nos documents.

La slide bleue reviendra chez vous, chez moi, avec un autre logo et le même chiffre. Alors autant préparer la question qui n'a pas été posée jeudi dernier : si votre organisation gagnait réellement dix heures par personne et par semaine, qu'en ferait-elle ? Et le fait que personne, autour de la table, n'ait la réponse; n'est-ce pas cela qui mérite notre attention, davantage que l'outil lui-même ?