Depuis 6 ans, je traverse la ville à vélo sur un Cannondale Badboy de 2017, acheté sur Leboncoin à un triathlète qui vidait son garage d'une accumulation certaine de belles machines à mollets. Notable : une fourche monobras qui fait tourner les têtes, un montant supérieur longé de silicone couleur cadre, permettant de se frotter au mobilier urbain sans rayer la peinture. Et depuis, je collectionne ce que la ville donne à ceux qui la traversent à l'air libre : l'odeur de beurre de la boulangerie vers 7 h 40, la chute de température sous les platanes, nette comme un seuil de porte, le monsieur du feu rouge qui m'annonce la pluie et qui a raison une fois sur deux, c'est du moins l'effet que ça me fait. En janvier, le froid me mord les joues et me laisse les doigts gourds un quart d'heure ; je peste, et je recommence le lendemain. Je vois très bien de quoi j'ai l'air, à réciter les odeurs de ma ville comme un dépliant de syndicat d'initiative. Tant pis. C'est le seul argument que j'aie, et je le crois meilleur que tous les autres.

Car voici ce que ces dernières années m'ont appris : chaque véhicule est une thèse sur le monde extérieur. La grande capsule filtrée, insonorisée, climatisée. Ce salon roulant qui traverse la ville comme on survole un pays hostile rappelle : dehors est une menace, tenons-le à distance. Le vélo et la marche disent : dehors est un milieu ; on y respire, on s'y salue, on y a chaud, froid, parfois peur, souvent faim en passant devant la boulangerie. Aucune de ces deux thèses n'est « meilleure ». Ce sont des réponses. Et je connais intimement la première : les jours de pluie, quand il y a les courses chez Leroy Merlin, un meuble acheté sur Leboncoin ou aller à l'hopital, je prends la voiture. Le silence, la chaleur, la radio, le sentiment d'être chez soi en déplacement. J'aime ce cocon-là aussi, sincèrement. Ce n'est pas une contradiction ; c'est la preuve que la question n'est pas morale.

Il faut le dire sans détour, parce que c'est le cœur du sujet : le choix modal est dessiné bien avant d'être choisi. Celui qui part chaque matin du périurbain, deux enfants à déposer, un dos fatigué, quarante minutes de départementale sans bas-côté, ne choisit pas son mode de transport, il subit une géographie. Lui faire la leçon reviendrait à reprocher à quelqu'un de ne pas prendre un escalier qui n'existe pas. Copenhague, qu'on brandit toujours, n'est pas peuplée de gens plus vertueux que Paris ou Limoges ; elle est mieux dessinée. Quarante ans de pistes larges, séparées, déneigées avant les routes. Au bout, un banquier en costume qui pédale sous la neige, non par conviction, mais parce que c'est devenu le chemin le plus court et le plus sûr. La vertu n'a rien à voir là-dedans. Le tracé, tout.

Et le tracé actuel fabrique sa propre escalade. Les véhicules grossissent ; la rue, vue à hauteur d'épaule d'enfant ou de cycliste, devient plus intimidante ; la petite voiture paraît fragile au milieu des grandes ; alors on monte en gamme et en tonnage pour protéger les siens — ce qui rend la rue plus intimidante encore pour ceux qui restent dehors. C'est une course à l'armement où chaque décision individuelle est raisonnable et où le résultat collectif ne l'est pas. Personne n'est coupable dans cette histoire. Le mécanisme, lui, mérite qu'on le regarde en face.

C'est ici que mon métier a quelque chose à dire, et une modestie à apprendre. Le design ne convertit pas les gens. Il n'a jamais converti personne. Il redessine les conditions dans lesquelles la confiance redevient une option. Une piste protégée par des potelets fait plus pour le sentiment de sécurité que mille campagnes d'affichage ; un passage piéton surélevé fait ralentir mieux qu'un panneau ; une rue plantée donne envie d'y être, ce qui est le début de tout. La confiance ne se prêche pas. Elle s'aménage.

Un matin d'avril, au feu du pont, une vitre s'est baissée à ma hauteur. J'ai eu le réflexe de me raidir ; on a ses habitudes. Mais le conducteur regardait mon guidon, pas ma trajectoire : « Pas mal, c'est un Cannondale c'est ça ? » Le feu est passé au vert, il a souri, il est parti. J'ai cru déceler dans sa voix le souvenir du vent sur les joues, celui d'avant la carapace. Nous voulions peut-être la même chose, lui et moi, chacun dans son véhicule : traverser la ville sans avoir à s'en défendre.

Alors la question que je garde, et que je vous tends : qu'est-ce qui devrait changer dans nos rues pour qu'on n'ait plus besoin d'une carapace pour les traverser ?